- Essai de révision
conceptuelle –
Durant un demi-siècle, le monde a donné l’impression d’être composé de la sphère bolchevique et de la sphère capitaliste, toutes deux en perpétuelle compétition pour assurer leur influence dans le reste du monde, dénommé le Tiers Monde[1]. La paix impliquait alors d’éviter un cataclysme nucléaire entre ces deux puissants blocs.
Or, depuis l’écroulement du système soviétique,
on a commencé à reconnaître que le grand débat entre le marxisme-léninisme et le libéralisme capitaliste était à peine plus qu’un débat interne dans la civilisation occidentale : il s’agissait en fait d’un schisme interne[2].
L’idéologie du néolibéralisme est devenu le globalisme triomphant, essentiellement économiste. Il propose de remplacer le bipolarisme de la guerre froide par une autre bipolarité.
Le
monde occidental - ayant une production la plus
élevée par habitant – est contrasté par
rapport au reste
du monde. A ce propos, le diplomate Kishore Mahbubani
d’origine indienne, représentant de Singapour
auprès des
Nations Unies,
dit avec justesse : The
West and the Rest[3].
L’Occident se présente comme une société exemplaire (en terme larvé néo-colonial et raciste comme « le monde civilisé »[4]) : une civilisation à vocation universelle[5]. Ainsi, le reste du monde, les pays dits «sous-développés» (ou en terme plus recherché «pays en voie de développement» ou «émergents») ont tout intérêt à se comporter comme de simples apprentis de la mondialisation, c’est-à-dire de l’occidentalisation[6].
Mais
si la réalité contemporaine est examinée de
manière plus fouillée, ce classement
manichéen,
confortablement binaire, peut être contesté.
Comment
pourrait-on mettre dans la même catégorie
des sociétés aussi différentes que les
sociétés africaines,
asiatiques ou sud-américaines ? Tout
simplement parce que
ces sociétés ont un produit national brut par
habitant moins
élevé que les pays du monde de l’Atlantique
nord ?
L’observation
de la réalité globale réfute la division
du monde en deux parties, selon la richesse
ou la pauvreté.
Pourtant ce schéma de l’économisme historique
est adopté
autant par les néomarxistes[7]
que par les néolibéraux. Ces
deux écoles de pensée sont profondément
convaincues
que l’ultime explication des phénomènes
sociaux se trouve
partout et toujours dans les intérêts
économiques. En vertu
de cette doctrine, il est souvent affirmé que
la lutte pour
l’identité linguistique des basques, des
québécois, des kurdes
ou des albanais, n’est pas autre chose qu’une
lutte de classe
larvée pour la redistribution des revenus.
En
réalité, cette vision économiste bipolaire –
commode, mais réductrice – nous empêche de
comprendre
les conflits ethniques, raciaux,
linguistiques et religieux
qui déchirent aujourd’hui le monde. Elle
entrave la recherche
de remèdes efficaces.
Le monde actuel n’est pas composé de deux, mais
de plusieurs univers, notamment d’une
pluralité de sphères
de civilisations qui coexistent avec l’espace occidental
d’une manière plus ou moins autonome. Que
cela
plaise ou non aux partisans de
l’uniformisation du monde,
il existe encore et toujours d’autres
civilisations que la
civilisation occidentale, notamment les
civilisations arabo-
musulmane, chinoise et indienne.[8]
Par conséquent, en 1998,
il a été judicieux de la part de l’Assemblée
générale des
Nations Unies de proclamer l’année 2001 comme
année
du dialogue des civilisations, et non l’année
de la
mondialisation ou de l’État mondial.
Certes les
arabo-musulmans, malgré leur
préoccupation majeure pour l’unité (oumma)[9],
ne sont pas
parvenus à former un État ou une entité
politique en général
qui puisse les représenter sur le plan
mondial, conformément
à leur importance et avec toute l’autorité
voulue. Par contre,
les chinois et les indiens ont respectivement
réalisé l’exploit
de constituer et de maintenir un Etat immense
tout en englobant
une sphère de civilisation. C’est un acquis
historique
remarquable à considérer avec respect, car –
à ce jour – les
européens n’ont pas été en mesure de réaliser
une union politique continentale.
Mais
pour comprendre le monde, composé d’une
pluralité de sphères de civilisations, il
faut s’entendre sur
le sens du terme ‘civilisation’. C’est un
mode de vie d’une
population d’importance, établie sur une
sphère géopolitique suffisamment étendue pour préserver l’autonomie de son
fonctionnement et ce, d’une manière durable. Selon
cette
définition, une civilisation[10]
peut englober plusieurs cultures
et peuples socialisés, dans des langues
maternelles différentes.
Toutes les
civilisations ont trois constituants, notamment
(1) un mode de
production (plus généralement parlant, un
mode de survie, des conditions matérielles
d’existence) avec
une division spécifique du travail,
(2) un mode de
reproduction collective, garantissant la
survie démographique, anthropologique, et
enfin
(3) une Ecriture propre
qui véhicule les valeurs et les
connaissances accumulées, avec leurs axiomes
et leur croyance.
L’idéologie globaliste prédominante[11]
s’efforce de faire
croire qu’en raison de l’universalité des
valeurs humaines
(reconnues grâce au progrès[12]),
il ne peut y avoir, au fond,
qu’une civilisation universelle.
En
effet, les valeurs humaines sont universelles; par
contre, entre elles, elles ne sont pas en
harmonie préétablie.
Leur application peut les rendre
contradictoires et entraîner
des choix déchirants non seulement dans la
vie personnelle,
mais également dans la vie collective.
Or,
chaque civilisation arbitre[13]
et résout les
contradictions existantes entre exigences
familiales,
professionnelles et religieuses, selon une
hiérarchie de
valeurs dictée par ses Écritures. Les diverses
civilisations
n’ont pas, par conséquent, les mêmes
institutions axiales et
n’attribuent pas le même pouvoir aux
institutions politiques, économiques ou religieuses. En d’autres termes, les
trois
constituants des civilisations n’ont pas
partout la même
importance et la même primauté.
Comme
nous l’avons mentionné au début de cette
étude, l’érudition occidentale essaie
d’appréhender ces
divergences en divisant le monde en deux,
soit en civilisation
occidentale et en civilisation orientale.
Certes,
les sociétés occidentales présentent de grandes
similitudes dans leurs caractéristiques
anthropologiques, leurs
institutions économiques et dans leur ordre
de valeurs plus
ou moins partagé.
Mais
si l’on veut préciser les contours d’une
civilisation dite orientale, une même unité
ne peut pas être
démontrée.
point de vue de la géographie humaine ?
Où se situe
l’Orient? Est-ce le monde arabe tout entier?
Est-ce le machreq par opposition au Maghreb? Est-ce
la Chine ou l’Inde? Dans cet ensemble,
nous ne trouvons aucun
dénominateur commun, sauf celui d’être
non-occidental.
L’Orient est donc un concept qui brille par
sa pure négativité[14].
L’Orient
n’est qu’une simple construction idéologique
occidentale, un concept faux et creux qui
s’explique par
l’intention des occidentaux de mettre dans un
même panier
les peuples assujettis à la colonisation.
Pour cette raison
et non pour une raison scientifique, les
universités
occidentales ont fondé et accepté des
institutions
(épistémologiquement parlant) hybrides dans
leur enceinte,
comme l’« Institute for Oriental and
African studies » de
l’Université de Londres.
Il
faut même aller plus loin dans la révision conceptuelle: la «civilisation
asiatique» est aussi une représentation
contestable de la géographie humaine. Du
point de vue
sociologique elle est inconcevable. En termes
de méthodologie scientifique, ce concept[15]
n’a pas de valeur heuristique
susceptible de nous éclairer, d’enrichir
notre connaissance.
Même
la division du monde en cinq continents et leur dénomination n’ont qu’une base
très fragile dans la réalité
physique. Par exemple, le subcontinent indien
aurait pu être
appelé «continent», comparativement à la
partie occidentale
de l’Eurasie qui a été dénommée ‘Europe’. Ces
appellations
et énumérations des continents sont issues
fortuitement de
l’histoire des explorations géographiques
occidentales.
Si l’on parle d’une ‘civilisation asiatique’ et
que l’on
transpose ainsi ces dénominations
conventionnelles de géographie physique en géographie humaine, une telle
opération est une
erreur plus grave encore, avec des
implications trompeuses.
Il suffit de considérer d’une manière
détachée la culture des
divers pays tous situés en Asie, comme
l’Iran, la Chine, l’Inde
ou Israël, pour constater que, par rapport à
l’Occident, il n’y a
pratiquement aucun dénominateur commun entre
eux.
Qu’y a-t-il en
vérité de commun entre l’Asie musulmane,
chinoise ou indienne? Si notre réponse est
définitivement
négative, comment faut-il alors distinguer
ces diverses
civilisations?
Comme
il a été dit, toutes les civilisations se distinguent
par un mode de vie collectif durable. Une
sphère de civilisation
peut englober plusieurs peuples[16]
socialisés, dans des langues
maternelles différentes qui sont l’apanage
inaliénable de
l’identité culturelle des personnes. La
langue est un élément
constitutif essentiel des sociétés humaines
en général, et de leur
culture en particulier, car dans notre esprit
concepts, termes et
expressions linguistiques s’entremêlent[17].
L’univers d’une civilisation est plus vaste
qu’une
culture. Il est associé à une Ecriture que
l’on apprend le
plus souvent par scolarisation dans une
institution sécularisée,
coranique ou autre.
En
Occident, il est souvent affirmé que l’écriture n’est
qu’une simple transcription secondaire de
notre langue parlée[18].
C’est à nouveau une vue eurocentrique car, en
réalité, ce sont
nos écritures plus ou moins phonétiques qui
inspirent cette
affirmation.
Par
contre, la civilisation chinoise a conservé une
écriture idéographique d’origine
pictographique[19]
laquelle,
du reste,
permet de lire et de comprendre des écrits anciens
de plusieurs millénaires et de se comprendre
au travers de
cet État-civilisation qu’est la Chine.
L’écriture assure
donc l’unité spatio-temporelle de la
sphère de la civilisation chinoise. Les
sinologues ont d’ailleurs
démontré que la conceptualisation chinoise du
monde est
inséparable de son écriture idéographique.
Les
discontinuités spirituelles que les Ecritures créent au sein de l’humanité sont ainsi plus
profondes que l’on veut bien l’admettre. En effet, les grands ensembles de
croyances se sont cristallisés dans une écriture propre.
Ce
fait s’est aussi exprimé de manière éclatante dans la civilisation
arabo-musulmane qui est liée à l’écriture arabe.
La traduction et la transcription du Coran
dans une autre
écriture n’a même pas été ambitionné par les
disciples de Mahomet. Au contraire, un non-arabe converti (mawali) doit
apprendre l’Ecriture sainte, c'est-à-dire l’écriture arabe dans
une école coranique. De plus, on peut
observer que les diverses écritures des pays musulmans[20]
appartiennent à la famille de l’écriture arabe.
La
signification profonde des écritures apparaît aussi
dans le subcontinent indien où une phrase en
langue ourdou,
avec une prononciation déterminée, est écrite
dans deux
écritures différentes : en (nas)ta’liq
par les musulmans et
en (déva)nagari par les hindous, leur
écriture ancestrale.
En effet, les hindous sont liés par
l’écriture (déva)nagari
(écriture des dieux en sanskrit) en quoi les
textes védiques
sont transcrits.
Mais
l’exemple de l’ancrage d’une écriture dans une
religion peut être observé plus près de nous,
à l’échelle des
cultures européennes, au sein du monde
chrétien. La langue
«serbo-croate» est écrite par les serbes
orthodoxes en
caractères (greco-)cyrilliques, tandis que
les croates
catholiques écrivent en caractères romains.
Le «logocentrisme
européen» (Jacques Derrida) a bien souvent
aveuglé nos
observateurs et commentateurs.
A maintes reprises, ceux-ci ont en effet
affirmé qu’avant
la guerre civile yougoslave les croates et
les serbes
vivaient ensemble sans savoir qui était serbe
et qui était
croate. Pourtant les serbes lisaient déjà les
journaux en
caractères cyrilliques et fréquentaient
l’église orthodoxe,
tandis que les croates consultaient les
journaux en caractères
romains et se rendaient à l’église
catholique.
De l’Etat-nation à
l’Etat-civilisation
- une étape de la
globalisation
Le progrès des
moyens de transport et de
télécommunications
modernes - de moins en moins onéreux -
a développé, à
l’échelle mondiale, des interactions régulières
et fréquentes, des
interactions économiques, touristiques et des mouvements migratoires.
L’idéologie néo-libérale du globalisme, d’inspiration anglo-américaine, postule que cette globalisation va créer
spontanément une civilisation mondiale et ce,
indépendamment des circonstances. Or, qu’elle devienne une civilisation universelle où tous les peuples ressentent leur appartenance ou une civilisation globale des affaires installée par hégémonie, cela dépendra des modalités de la coopération mondiale.
L’approche globaliste est individualiste et économiste. Elle veut unifier le monde notamment par la promotion des échanges commerciaux internationaux, la pénétration financière transnationale des économies nationales, le
mixage maximal des populations et la migration de la main- d’œuvre à bon marché. (D’ailleurs, il est considéré avec indifférence que le passage d’un migrant d’une sphère de civilisation à l’autre le rend souvent illettré dans son nouveau milieu.)
Toute pénétration rapide des marchés lointains et tout mixage accéléré des populations créent des tensions et des conflits pour deux raisons principalement.
Premièrement, l’Occident (implicitement et si nécessaire explicitement) postule que ses principes et son ordre de
valeurs ont une validité universelle. En revendiquant la nature universelle de sa civilisation, l’interdépendance mondiale se
réduit ainsi à une dépendance unilatérale de l’Occident, sous direction anglo-américaine. Cet état de fait nourrit la
résistance ouverte ou cachée des autres civilisations
(cf. terrorisme anonyme), certes plus fragiles, mais néanmoins (co)existantes avec l’Occident, comme les sphères de
civilisations arabo-musulmane, chinoise et indienne.
Deuxièmement, une tension apparaît par le fait que l’économie transnationale s’organise de plus en plus à l’échelle mondiale, tandis que l’autorité socio-politique
de contrôle et de surveillance démocratique est organisée à une échelle beaucoup plus basse, notamment à celle de quelque deux cents Etats nationaux du monde.
Par conséquent, une trentaine d’Etats à peine ont un budget pouvant rivaliser avec cent à cent cinquante conglomérats transnationaux les plus grands de l’économie mondiale.
Edmond Jouve, dans son ouvrage Relations internationales[21], donne une vue d’ensemble sur les diverses conceptions de l’État et constate, à juste titre, qu’ «aujourd’hui l’État n’est plus le seul acteur des relations internationales, mais demeure l’acteur privilégié.»
Or, l’absence d’une autorité politique unifiée,
contraignante, de type étatique sur un niveau comparable à
celui des entreprises multinationales puissantes, rend le
contrôle sociétal caduc. Etape par étape, il se produit
une quasi-privatisation tacite et rampante de la vie publique
dans le monde. (Une abolition capitaliste de l’Etat-
providence.)
Ce déséquilibre socio-politique des institutions
a de graves conséquences, car la réalisation des fonctions sociétales étatiques devient lacunaire, comme par exemple:
la régulation des flux migratoires (et la réglementation de la coexistence des différents groupes ethniques dans des sociétés chargées d’immigrants), la « canalisation » des mouvements (souvent spéculatifs) instantanés des capitaux, l’imposition des gains ainsi que la redistribution des revenus personnels à large échelle.
Cette situation engendre une instabilité, une désintégration sociale et un sentiment d’insécurité des citoyens et ce d’autant plus que le chaos croissant est
conjugué par un chômage endémique. Le mécontentement chronique alimente les émeutes métropolitaines, lesquelles peuvent ressembler de près ou de loin à une guerre civile cosmopolitaine, nécessitant des interventions musclées des forces de l’ordre[22]. Pourtant ces combats de rue ne peuvent guère constituer un modèle de démocratie, - être le prototype d’une démocratie à participation globale.
Pour les conglomérats transnationaux, le libre-
échange signifie la liberté tout court. De leur point de vue,
la coordination socio-politique assurée jadis par l’Etat peut
se réduire à des réseaux de diverses organisations spécialisés (comme l’OMC, l’OCDE etc.).
Certains milieux, tout en profitant de l’anarchie internationale (p. ex. des paradis fiscaux), répandent l’idée populiste d’un État mondial par démocratie dite directe et sponsorisée .[23]
L’Etat, cet « acteur privilégié », est indipensable en
dernier recours pour garantir l’ordre et la justice (sociale),
clef de voûte d’une société organisée. Mais il doit s’assurer
que les moyens sont réellement à sa disposition pour assumer
cette tâche. Par rapport aux mégaconglomérats transnationaux,
les Etats des grandes nations[24] européennes, comme la France,
ne font même plus le contre-poids. Afin de rétablir l’autorité
et l’efficacité du fonctionnement de l’Etat, il ne suffit plus de recourir à la nation basée le plus souvent sur une communauté linguistique. L’Etat, relevant le défi d’un monde globalisant,
est obligé de se reconstituer sur un niveau géopolitique plus
élevé, notamment au niveau de la sphère de civilisation.
Comme nous l’avons relevé, indépendamment de leur développement économique, la Chine et l’Inde ont d’ores et
déjà achevé cette étape de développement politique.
L’Europe n’en est qu’au stade de la construction de cette unité
politique. En allant plus loin dans l’échange réellement
réciproque d’expériences, l’Union Européenne aurait dû
accepter l’idée que la Constitution de l’Inde lui serve davantage de modèle que celle des Etats-Unis d’Amérique, laquelle a été
prise – bien évidemment – comme référence. En réalité, la
diversité linguistique et ethnique de l’Inde, sur des
emplacements géographiques précis dans les homelands
(desh et pradesh, mère patrie et canton), est plus comparable
à la diversité socio-ethnique de l’Europe des Etats nationaux
qu’à la diversité sociale dispersée des Etats-Unis d’Amérique.[25]
Dans la phase actuelle du développement historique, la reconstitution de l’Etat au niveau des civilisations est donc d’actualité.
Pour avoir un Etat solide fonctionnant d’une manière cohérente, il est nécessaire d’avoir, à un certain degré, un
ordre de valeurs partagé et transmis par l’écriture commune
- au travers des générations - d’une tradition ancestrale.
Malgré la circulation accrue des hommes et des messages
sur notre globe, nous ne trouvons pas encore une cohésion
durable reliant les «tribus». La substitution pure et simple
de la cohésion interne des Etats nationaux, par une soumission
à l’empire anglo-américain, n’est pas une proposition attractive.
Du reste, l’anticipation de l’extension mondiale de la prédominance anglo-américaine est largement exagérée,
autant sur le plan politico-militaire que culturel[26]. De toute
façon, la création immédiate d’un Etat mondial, impérial ou
non, n’est qu’une utopie[27] ou une contre-utopie.
En revanche, les Etats-civilisations ont la taille suffisante
pour développer dans leur propre cadre une division du travail
qui assure effectivement l’économie d’échelle, sans dépendre
outre mesure du commerce international. De plus, dans le stade actuel du développement, les Etats-civilisations sont parfaitement en mesure de se défendre et de se mettre à l’abri du chantage éventuel d’une superpuissance et de préserver, par conséquent,
leur mode de vie collective d’une manière autonome.
Les Etats-civilisations souverains ayant un rang
géopolitique égal créent les conditions nécessaires pour un
véritable dialogue. Le regroupement des peuples en Etats-civilisations est susceptible d’engendrer une réciprocité
symétrique dans les relations internationales. Ainsi, au lieu d’interférences unilatérales d’une puissance hégémonique,
une coopération pourrait s’instaurer d’une manière acceptable,
c’est-à-dire à un degré consenti par tous les Etats concernés[28].
Si les pays de civilisation européenne arrivaient donc à
constituer une seule représentation étatique sur le plan
international, notre sphère de civilisation pourrait retrouver
sa voix dans le dialogue mondial.
Conclusion
La lente constitution d’une seule civilisation sur le globe peut se dérouler de différentes façons. Le «leader» anglo-américain de l’Occident propose tacitement un modèle de type « new-yorkais». Cela signifie le brassage et le mixage des populations de divers continents, par migration chaotique, comme main-d’œuvre exposée aux forces du marché mondial. Tandis que, sous la protection providentielle des Etats-Unis d’Amérique, le consumérisme occidental envahit toutes les sphères de vie de toutes les civilisations.
Or, un autre modèle peut être proposé comme stade de mondialisation. Il s’agirait avant tout de regrouper des Etats-nations, appartenant à une même civilisation, en Etat-civilisation, à l’image de l’Inde et de la Chine, et de renforcer, d’intensifier leur cohésion interne. Bâtie sur la coopération progressive de ces entités géopolitiques, l’unification du monde serait plus organique. Sur cette voie, les civilisations non-occidentales, y compris la civilisation arabo-musulmane, ne se sentiraient pas marginalisées.
[1] Jouve (E.), Le Tiers Monde, Paris, Presses Universitaires de France, 3. édition,
1996, p. 16 ss.
[2] Dans la perspective de l’économisme historique, il est au fond question d’une
querelle entre marxistes et libéraux pour départager l’héritage spirituel de Ricardo.
[3] Mahbubani (K.), Can
Asians Think ?
[4] Blaut (J. M.), The Colonizer’s Model of the West :
Geographical Diffusion
and Eurocentric History,
la thèse de doctorat de Gong (G. W.), The
Standard of ‘Civilisation’ and the
Entry of
Non-European Countries into International Society,
Press, 1984.
[5] Le récent livre de Garton Ash, historien d’Oxford et élève de Isaiah Berlin,
s’inscrit dans cette vision du monde avec le « global paramountcy »
de l’Occident (où il n’y aurait pas de contrainte arbitraire et où les leaders
seraient sélectionnés équitablement). Selon Ash, l’Occident doit libérer le
monde entier en utilisant son « paramountcy » économique et militaire (assuré,
selon lui, pendant encore bien deux décennies). Du reste, l’auteur affirme
également que l’Amérique a été la
première Union Européenne. (Ash,
(T. G.),
Free World:
Random House,
2004.
[6] Latouche (S.) ,
The Westernization of the World: The Significance, Scope, and
Limits of
the Drive Toward Global Uniformit,
et Zaoual (H.) (ed.) , Diversité
des cultures et mondialisation. Au-delà
de
l’économisme et du culturalisme, Paris, L’Harmattan, 2000. Ankerl (G.) ,
Développement occidental, progrès sociétal et solidarité politique pour un
pluralisme civilisationnel. In : Albert Tévoedjrè, compagnon d’aventure, Paris,
Berger-Levrault, 1988, pp. 223-239.
[7] Bidet (J.) et Kouvékalis (E.) (ed.), Dictionnaire Marx contemporain, Paris,
Presses Universitaires de France, 2001.
[8] Ankerl (G.) ,
Global Communication without Universal Civilization. T. 1:
Coexisting
Contemporary Civilizations.
Arabo-Muslim, Bharati,
Chinese, and
Western, Genève, INU Press, 2000.
[9] Thoraval (Y.) (ed.) , Dictionnaire de civilisation musulmane, Paris, Larousse,
2001, p. 107 .
[10] Theodorson (G. A.)
et Theodorson (A. G.), Modern Dictionary of Sociolog:
The Concepts
and Terminology of Sociology and Related
Disciplines,
New York NY, Thomas Y. Crowell Company, 1970,
p. 48.
[11] Selon l’idéologie libérale – aujourd’hui prédominante en Occident - les êtres
humains affranchis, émancipés définissent eux-mêmes leur identité culturelle,
voire sexuelle et raciale. (Les derniers recensements américains ont laissé aux
individus le choix de s’auto-définir.) Voir aussi Arblaster (A.) , The Rise and
Decline of Western
Liberalism,
[12] Cf. Elias (N.) , The Civilizing Process: State Formation and
Civilization,
[13] Ankerl (G.) , Tolerancy. Variation of the Concept According to Different
Civilizations.
In: Democracy and Tolerance,
[14] Ankerl (G.), op. cit. 2000, pp. 145 et 393. Saïd (E.) , Culture et impérialisme, Paris,
Fayard, 2000.
Carrier (J. G.) (éd.), Occidentalism : Images
of the West, Introduction,
Oxford, Clarendon Press, 1995, pp. 26-29.
[15] Tout le débat sur le mode de production dit asiatique est entaché de cette
insuffisance conceptuelle eurocentrique.
Ankerl (G.) (ed.), op. cit.
2000, pp. 55 et
404. Wittfogel (K.A.), Oriental Despotism: A Comparative Study
of Total Power,
Asian Mode of Production, Akadémiai, Budapest, 1979. Zhang (Y.) et Bai Jianfu,
Where is the Crux of Asian Mode of Production ? In: World History. 4. 1981.
Le symposium de Tanjin (1981) donne une vue d’ensemble sur le débat.
[16] Jouve (E.), Relations internationales, Paris, Presses Universitaires de France,
1992, pp. 121 ss.
[17] La position
fondamentale du langage dans la définition de la culture humaine
est bien établie,
ainsi que la position sociolinguistique privilégiée de la langue
maternelle que l’on
acquiert par voie comportementale, contrairement aux autres
langues que l’on
apprend par voie cognitive. De Saussure (F.), Cours de linguistique
générale,
Modes
in Language: Learner Speech Production. In: Communication
& Cognition.
1/2.1997,
pp. 75–90. Vosniadou (S), Towards a Revised Cognitive
Psychology for
New
Advances in Learning and Instruction. In: Learning
and Instruction 6, 1996,
pp.
95–110. Kahn Pfeufer (R.), Bearing Meaning: The Language of Birth,
Infancy to Language: Acquisition the Power of
Expression,
Acquisition and Evolutionary History,
of Language: Tracing the Evolution of the Mother Tongue,
Manceron (G.), Cesser
d’ignorer les langues maternelles à l’école. Langues : Une
guerre à mort. In: Panoramique 2000, pp. 197-202.
[18] Mounin (G.), Dictionnaire de la linguistique, Paris, Presses Universitaires
de France, 1974, p. 120.
[19] Même si aujourd’hui, dans l’écriture chinoise, un grand nombre de signes
représentent phonétiquement des termes empruntés de l’Occident , ils sont
obligatoirement transcrits en caractères
chinois. Yuen Ren Chao , Langage
et systèmes symboliques, Paris, Payot, 1970. p. 238. Alleton (V.), L’écriture
chinoise, Paris, Presses Universitaires de France, 1970. pp. 15 ss.
Haarmann (H.), Universalgeschichte der Schrift, Francfort, Campus,
1990. Faulmann (C.), Schriftzeichen und Alphabete aller Zeiten und Völker,
Wiesbaden, Marixverlag, 2004, pp. 47-49.
[20] Cela a été le cas en Turquie avant la sécularisation de l’Etat en 1924 et l’abandon
du Diwany - c’est-à-dire du Naskhï
de la chancellerie turque - ou encore du Rika’a
turc pour l’alphabet latin. Les écritures Naskhï et Taliq persanes, les écritures
Naskhï afghane, pakistanaise ou malaise (l’écriture de la langue bahasa malaise
et indonésienne) font toutes partie de la famille de l’écriture arabe. (Faulmann, op.
cit., pp. 95-114.)
[21] Paris, Presses Universitaires de France, 1992, pp. 43-54.
[22] Voir
l’émeute à Seattle en 1999 contre
l’emprise de l’Organisation Mondiale du Commerce sur une partie croissante des
activités (culturelles etc.) - et des interactions humaines, - dites de
«service ».Voir le site :
[23] Strauss (A.) et Falk (R.) proposaient de manière répétée un sponsoring
« for a Global
People’s Assembly » (International Herald Tribune ,
14.11.1997 et 5.10.1999).Voir encore à ce sujet Falk (R.) , Democratising,
internationalising
and globalising. In:
Democracy and
Global Order : From the
Society.
In: Palan (R.) (ed.), Transcending the State-Globe Divide,
dans son From International System to World Society ? (New York NY,
Cambridge University Press, 2004). appelle à juste titre le non-étatique système
transnational , «murky forces of global society ». Pour une critique plus détaillée
voir: Ankerl, op. cit. 2000, pp. 272-276, 327 et 464.
[24] Tilly (
The
University
Press, 1995. Macedo (D.), The Rise and Decline of
in Global
Perspective,
[25] Oommen (T. K.),
Ethnicity, Immigration and Cultural Pluralism:
[26] Macado (D.) et al., The
Hegemony of English,
Le linguiste anglais, David Graddol, affirme dans Science (2.3.2004) que
la langue anglaise, actuellement, est la langue maternelle de 7% de la
population mondiale, alors qu’en 1950 elle était de 9%. Il estime qu’en 2050
ce pourcentage reculera à 5%. Ainsi, non seulement le chinois et l’hindi vont
devancer l’anglais, mais aussi l’arabe. Du reste, actuellement moins de 10%
des gens peuvent parler couramment l’anglais dans le monde, mais son
utilisation quotidienne est encore plus faible car la langue maternelle
est en général préférée. On peut en conclure que l’anglais est la langue
internationale la plus importante, mais bien loin d’être une langue globale.
[27] Lapouge (G.), L’utopie et civilisations, Paris, Weber, 1973.
[28] Cette affirmation est une référence à la théorie des jeux appliquée à l’étude de la
coopération des partenaires autonomes de la politique internationale. En effet, la
coopération peut se produire dans des situations où les partenaires ont des intérêts
strictement identiques, des intérêts strictement opposés ou, dans les cas les plus courants,
des intérêts mixtes. Ainsi, une pluralité de solutions coopératives sont possibles, et la
coopération préférée de l’un ou de l’autre des partenaires peut être plus ou moins
temporaire voire instable. Cordonnier (L.), Coopération et réciprocité. Paris, Presses
Universitaires de France, 1997, pp. 27ss.